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Norvège:Et si la Nature avait vraiment besoin de nous…
Torvald Mathisen (sur la photo) est revenu sur l’île où il est né il y a 62 ans. Une île norvégienne à peine plus grande que la planète du Petit Prince et dont on fait le tour en trois enjambés. Sa planète à lui, elle s’appelle Skjærvær. C’est l’une des 6000 îles de l’archipel de Vega que l’Unesco a inscrit au Patrimoine de l’Humanité en l’an 2004. Grâce à ce titre honorifique, Torvald est désormais indemnisé par le gouvernement norvégien pour surveiller les quelques canards eiders qui nichent encore sur ces côtes scandinaves.Les eiders sont de gros canards marins. Le mâle est noir et blanc. La femelle est grise. Elle pond cinq ou six œufs à la fois et les protège avec un duvet d’une légèreté exceptionnelle qu’elle abandonne dans le nid pour maintenir les œufs bien au chaud quand elle s’échappe quelques instants pour s’alimenter ou s’abreuver. Vingt-huit jours plus tard, les œufs éclosent et toute la famille palmipède déménage définitivement vers la mer. Les insulaires n’ont plus qu’à ramasser le duvet qui servira à fourrer les édredons les plus chers du monde. Le mot édredon vient de ederduun qui signifie duvet d’eider. Il y a plus d’un siècle et demi que les habitants de ces îles qui frôlent le cercle polaire ont compris l’importance du cadeau que leur faisaient les eiders. Au début, ils se contentaient de leur chiper quelques œufs qu’ils remplaçaient hypocritement par des œufs en bois pour ne pas faire fuir leurs hôtes. Un petit luxe qui s’ajoutait aux produits de la pêche à la morue et de l’élevage de quelques animaux domestiques (une vache, deux cochons, trois moutons, quatre poules…, ce que la surface de l’île permettait). Avec le temps, ils prirent conscience de la valeur de ce léger plumage qui allait se vendre à prix d’or sur les marchés européens. Confectionner les édredons est une tâche traditionnellement féminine. Les épouses, les mères et les sœurs se chargeaient d’attirer les eiders en leur préparant des nids douillets. On ne parlait pas encore de recyclage mais elles faisaient feu de tout bois pour fabriquer des abris en forme de niches pointues avec des planches, des tôles ou des pierres, ou simplement pour aménager des coins discrets sous la maison ou entre les broussailles. Ensuite elles faisaient le nid proprement dit avec des algues séchées qu’elles pilonnaient pour les rendre plus douces au milieu. La tâche était simple et ardue à la fois. Armées d’une patience infinie, elles épouvantaient les aigles, les mouettes, les loutres, et tous les gros gourmands avides de dévorer les œufs. Pas question de mettre des épouvantails qui auraient pu effaroucher les canards sauvages eux-mêmes. Il fallait la bagatelle de soixante-dix nids pour rassembler le kilo de duvet nécessaire à la confection d’un édredon. Une fois récupéré le duvet, la dernière opération consistait à éliminer les impuretés avec une espèce de harpe horizontale. Et le tour était joué. Tout marcha comme sur des roulettes jusqu’au jour où des bureaucrates bien intentionnés mais analphabètes en matière d’écosystème, décidèrent de protéger les eiders. Comme si on pouvait faire mieux que des générations de femmes qui surent si bien veiller sur la faune sauvage qu’elles finirent par l’’apprivoiser. Bref, au nom de la sauvegarde des eiders, le gouvernement multiplia les mesures légales pour encourager les hommes et les femmes à abandonner leurs îles natales. On les invita à s’installer sur Vega, la plus grande île de l’archipel. En 1976, Torvald fut une des derniers à quitter les lieux, mais le mal était fait. Il fallut attendre la lente disparition des nids pour comprendre que les eiders, abandonnés à leur sort, se désintéressaient petit à petit des îles désertes, car ce qu’ils recherchaient dans l’archipel de Vega, c’était précisément la présence de l’homme. Il s’agit donc maintenant de reintroduire l’espèce humaine pour satisfaire les besoins des canards eiders. Insolite mais vrai ! Torvald affiche un regard sympathique mais il économise sa salive. Célibataire et habitué à vivre isolé, il répond aux questions au compte-gouttes. Il faut le suivre tranquillement pendant qu’il fait sa ronde entre les nids, la plupart encore inoccupés, pour comprendre l’importance des abris qu’il a réinstallés sur l’île. Il lui reste cinq ans avant de prendre sa retraite. Il sait qu’il ne reverra plus les centaines d’oiseaux de son enfance mais rien ne presse. L’archipel de Vega lui a enseigné à respecter les caprices des eiders qui reviendront en masse, si bon leur semble. Copyright texte et photo: Nelisa
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