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L'ami indien

                                                                                                                                                     Jérôme (à gauche) et Edwin (à droite)

     Quand les indiens deviennent tes amis, il faut faire attention. Ou se laisser aller ? Tu oscilles entre toi-même et ton autre toi qui s'est peu à peu dessiné. Entre tes racines et des feuilles étrangères qu'ont poussé. Avoir un ami indien, c'est se marrer des différences et des paradoxes:
devant ça je reste moi ou je suis l'autre moi?

     Quand il est ton ami, l’indien il n'est plus intrusif par le regard ou la parole, il devient bêtement pudique et touchant. Sa chaleur est comme un petit cercle qui s'agrandit lorsqu'il veut te présenter sa famille, ses amis, mais les sourires francs recouvrent parfois mal des "petits drames" ou des "petites gênes" perçus dans leurs regards. Un mystère plane.

     L'indien quand il est ton pote, il est pas pressé: il arrête de te pousser du coude et de foncer tout droit vers le guichet des trains, de la poste ou des magasins, avec son bifton tout prêt a la main. Relax et civilisé.
Quand il voyage avec toi dans un bus plein de cahots qui klaxonne et manque in extremis de basculer dans les virages, l'ami indien normalement rompu aux imprévus et aux catastrophes, il a plus peur que toi et se met a prier pour survivre en te disant: « mon dieu, il y a des morts tous les genres dans ces bus ».

     L'ami indien, il te met en garde devant tous les dangers que tu peux rencontrer dans des endroits où il n'est jamais allé parce qu'il voyage très peu. Surtout si il est du Kerala.Dans son village, il accoste les commerçants avec la langue locale, ce qui en jette en plus de donner un sérieux coup de pouce, mais il peut plus négocier un prix lorsque tu l'emmènes faire un tour de bateau a 20 km. 

     Le pote indien, il t'invite a aller voir sa mère diabétique amputée d'un pied dans un hôpital dégueu, ce qui est impudique pour le coup, et te dit "she will be happy". Effectivement, elle l'est. ??? Je ne suis qu'un étranger pour elle...
Le p'tit gars indien, borne dans son éducation, il te dit que tes vêtements sont sales et pas présentables pour aller voir sa maman a l'hôpital. Mais quand tu débarques au chevet de la madame, elle te regarde dans les yeux et sourit, puis se tourne vers son fils: "t'as plein de chemises et tu mets ce vieux polo pourri pour venir me voir!". J'éclate de rire.

    J'éclate de rire aussi, à tort apparemment, devant une bande d'indiens absorbés, devant un film malayalam et il me le fait remarquer : "Mahalal, Mamoudi" - des noms rigolos, non? - sont des stars pour nous, on les adore, on les respecte. Moi je vois deux guignols dans un film de baston bidon et mal cousu, mais qui mérite l'oscar du bruitage pif paf pang dans les dents.

     L'ami indien, il te dit souvent "don't worry" et est le premier à s'inquiéter ou à arriver 1heure à la bourre au quai de gare quand il vient te chercher.
Quand il te dit "no problem", une de ses phrases favorites, 1 fois sur 3, c'est qu'il y a un problème.
Il te promet un truc que t'as pas demandé puis une fois que t'es accroché et que tu y tiens il faut lui rappeler 50 fois.

    Ton copain indien, il te ressert dans ton assiette, il s'assure que tu manques de rien, il te laissera jamais à la rue, à poil ou mourir de faim, ou dans n'importe quelle galère, d'ailleurs, exception à la règle: même si c’est pas ton pote, l'indien il t'aide. De toute façon, même si il sait pas où est l'endroit que tu cherches, il préfère t'envoyer dans une fausse direction que nulle part, ça c'est connu.

    L'indien, si tu te laisses aller, il commence à te prendre par la main ou le petit doigt. C'est son truc. Attention, ça a pas du tout le même sens que chez nous. Mais je ne suis pas indien. Je suis... moi. Alors : moi ou l'autre moi?

    A part ça, là où il est vraiment un super pote: plus qu'hospitalier et carrément effacé, il troque son lit contre un tapis de paille quand il dort avec toi. Si t'as le malheur de te mettre par terre à côté de lui ou de lui rendre son lit, il t'engueule et va te sous-entendre: "non non, t'es mon invité, t'es mon dieu." Toi tu te dis "merde, j’suis le blanc, je suis le colonisateur".

    L'indien, si il fait partie du staff d'un hôtel et qu'il est ton cuisto, il te fait réaliser que toi t'es vraiment pas indien: le stage que tu t’es payé sert à donner les 4 salaires à lui et ses collègues et grâce à ça il va se taper des tchaï avec toi. Là tu te dis "je suis un richou" et ça te fait froid dans le dos. C'est un peu tout ce « masala », comme ils disent, c'est un peu tout ça l'ami indien.  

             Copyright texte et photos: Jérôme Froment (posté le 09-08-2008)