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Aux
confins du Népal (1)
Sitôt qu’on quitte la vallée de Katmandou, les femmes qui vivent dans
les régions reculées du Népal dégagent une force sauvage lorsqu’elles
vont, nus pieds ou en sandales, porter sur leur dos des charges énormes
de provisions nécessaires à la survie des habitants. Comme les hommes!
Et elles fument... comme les hommes! Et elles crachent tout le temps...
comme les hommes!
Dans les montagnes du Lhangtang, juste avant le village
de Dunche (à 150 km de Katmandou, 30 km du Tibet), il y a eu une
avalanche ou plutôt un
gigantesque éboulement qui a emporté la route et de fait paralysé les
transports et la vie des autochtones. Non seulement le transport en bus
au Népal est bien plus spectaculaire encore qu'en Inde hors des régions
himalayennes, du fait que le pays est composé de 2/3 de montagnes, mais
les temps de parcours sont rallongés. Sur ce trajet, il nous fallait
2h30 pour faire 50 km.
Depuis Katmandou, le bus est bondé à l'intérieur. Une
population composée d’une moitié urbaine et l’autre d’une relative
paysannerie. Car si certains ont une toque ancestrale sur la tête, ils
portent des chaussures citadines sous un pantalon qui n’inspire pas la
rudesse de la montagne. Des femmes un peu gitanes se tiennent à
l’arrière telles de mauvaises écolières et palabrent sans discontinuer.
Ça et là, à leurs pieds, d’énormes filets et sacs de jute qui semblent
transporter des semaines de vie. Parfois, lorsque le bus s’arrête, un
officier des postes apporte son concours à ce désordre ambiant, avec
sacoches et cartons qui forment une rangée infranchissable entre les
sièges. Des joueurs de flûte s’invitent à leur tour.
Notre embarcation himalayenne ne paraît pas encore suffocante du point
de vue de l’autochtone. Alors il faut caser d’autres voyageurs jusque
sur le toit, mais aussi secourir les montagnards en eau ou en gaz. On
rajoute donc quelques centaines de kilos sur la tôle que le soleil
frappe au dessus de nos têtes. Les Népalais ne tiennent absolument pas
compte des difficultés de la route de montagne. Sur mon guide ils
disent : "La ligne droite est le chemin le plus court d'un point à un
autre" est un adage qui convient bien aux népalais. En somme, le
bus-jeep ou je ne sais comment le nommer, chemine d’une lenteur
désespérante parmi les contreforts pittoresques et ingrats des plus
hautes montagnes du monde.
A la fin du parcours, au terme de huit heures monotones, un chemin
extrêmement caillouteux a remplacé l’asphalte défoncée de ce qui
ressemblait tantôt à une route. Le clou de la ballade arrive : c’est un
trek plus tôt que prévu qui commence sur le trajet en quelque sorte. A
cause de l’éboulement que j’évoquais plus haut, il nous faut quitter
notre bus, marcher pour aller en prendre un deuxième qui nous attend
environ deux kilomètres de cailloux plus loin. Ce deuxième tracassin ne
tarde pas à s’arrêter et nous revoici à l’épreuve de la marche en
équilibre, le dos fourbu sous un sac de quinze kilos et les jambes
endolories par une journée de voyage.
Sur le chemin, la misère digne et la galère éprouvante
des habitants me frappe: porteurs et porteuses en sandales, gamins à la
tignasse hirsute et aux vêtements troués et crasseux nous hèlent d'un
joyeux Namaste ou me toisent de ces yeux innocents... ces beaux yeux,
mon dieu... Une longue scène surgie d'une autre époque. Tout le monde
s'affaire à approvisionner le village de Dunche, notre destination,
départ du trek.
Le soir, c’est un dilemme qui me taraude. Déçus des
prix démesurés que nous propose notre hôte – une habitante qui fait
auberge et me sert un dîner à 150 roupies. La nuitée coûtant moins cher
que le repas, nous sommes interloqués. Les prix alentours – du
restaurant, du bazar jusqu’à la connexion internet – étant très
élevés, je comprends assez vite la situation. Le Népal subit une
situation politique pour le moins compliquée, avec un gouvernement
oppresseur qui taxe la population et leur laisse à peine de quoi vivre.
Dans ce charmant tableau, le touriste intervient en quelque sorte pour
combler le besoin d’une population qui a faim.
D’autre part, l’éboulement phénoménal a renforcé cette misère,
compliquant l’acheminement des vivres vers les villages. Je décide de ne
pas capituler aussitôt et de me laisser au moins la journée du lendemain
pour voir plus loin et tenter un bout de trek. Je quitte mon hôte déçue.
Réveillé au chant du coq par un enfant modeste de 11 ans avenant, très
éveillé, bon élève et qui ne s'appelle autrement que Buddha. Il m’invite
chez lui à boire le thé. Il ne tarde pas à me déballer ses cahiers
scolaires et sa collection de pièces venues de tous les pays. Venues à
lui des mains de tous les voyageurs qu'il a invités! Je lui écris un
poème en remerciement.
2ème partie
Copyright texte et photos: Jérôme
Froment
(posté le 10-08-2008)
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